Sans la gaîté, sans les amours, tristement vous passez vos jours

Publié le par Monsieur Guy

Sans la gaîté, sans les amours, tristement vous passez vos jours

d’après Henry Monnier

 

Mise en scène de Patrice Bigel


Scénographie et lumière: Jean-Charles Clair

Son: Julie Martin

Avec: Matthieu Beaudin, Mara Bijeljac, Sophie Chauvet, Karl-Ludwig Francisco

Du 6 au 30 janvier 2011. Jeudi, vendredi, samedi à 20h30 et dimanche à 17h. Usine Hollander 1, rue du Docteur Roux 94600 Choisy-le-Roi. Tél : 01 46 82 19 63. Ligne C du RER – Station Choisy-le-Roi

 

Avec "Sans la gaîté, sans les amours, tristement vous passez vos jours", Patrice Bigel et sa compagnie "La Rumeur", nous invitent à un rapprochement, un entrelacement entre les temps et les espaces pour mieux nous faire entendre les concordances, les similitudes d'un lieu et d'une écriture où la marge et les ombres révèlent plus de notre condition que le centre et les lumières. Et si notre contemporain, c'était déjà hier!

 

Le lieu: l'Usine Hollandeur, tannerie créée en 1796, dans la zone industrielle de Choisy-le-Roi, et investie par la compagnie "La Rumeur" en 1995. L'écriture: Henri Monnier (1799-1877), observateur intransigeant de la communauté humaine issue de la société industrielle naissante.

 

Dramaturge, dessinateur, comédien, Henri Monnier n'avait de cesse de retranscrire par la plume ou par le crayon, l'état du monde dans lequel il vivait. De la bourgeoisie aux bas-fonds, rien n'échappait à son regard et à son oreille. Les critiques de l'époque, auxquels se joignirent Baudelaire et plus tard André Gide, lui reprochaient son manque de point de vue, de réflexion. Lui, préférait et se contentait d'avoir la vue sur tout, et par son théâtre et ses dessins, il tendait un miroir où se reflétaient les vicissitudes d'un monde déjà aux ordres de l'argent roi.

 

En exergue à un recueil de petites scènes de théâtre: "Les bas-fonds de la société", Henri Monnier avertissait ses lecteurs: " L'auteur de ce livre tient à expliquer sa pensée : il ne veut pas qu'on se méprenne sur son but. Ce livre n'est pas écrit pour tout le monde il est tiré à un infiniment petit nombre d'exemplaires ; il s'adresse plus spécialement aux esprits hardis et robustes que n'effraye pas la vue de la vérité tout entière, Et qui, de l'examen, de l'analyse de cette vérité, quelle qu'elle soit, sont de force et de courage à tirer un remède. Nous avons dramatisé parfois ce que Parent-Duchatelet a décrit. Notre livre est en quelque sorte un livre de médecine sociale : c'est le spéculum de l'observateur substitué au spéculum du médecin. La plaie est hideuse ; il faut qu'un regard ferme se décide à la sonder. Ce n'est pas sans tristesse que nous nous sommes décidés à faire de notre plume un scalpel, où qu'après avoir ri des petitesses de ce monde nous avons osé descendre jusqu'à ses vices et regarder en face les lèpres secrètes qui le rongent.

Le philosophe nous approuvera, Hypocrite nous lira en cachette; mais le vicieux, nous l'espérons, frémira en se regardant dans le miroir que nous lui offrons."

 

Précurseur de ce que l'on appelle aujourd'hui le théâtre documentaire, Henri Monnier s'occupait plus à montrer qu'à démontrer. Donner à voir la vérité toute entière semblait pour lui plus important que la posture de celui qui détiendrait l'entière vérité. Pour cela, il lui a fallu être doté d'une grande générosité, tant par la prolixité de son travail, que par la confiance qu'il accordait à la capacité d'écoute et de compréhension de son auditoire.

 

André Gide ne voyait dans l'œuvre littéraire d'Henri Meunier qu'un habile reflet de la bêtise humaine, accompagné d'un manque de profondeur.

 

Mais de quelle bêtise traitait Henri Monnier? Certainement pas celle synonyme de la puérilité ou de la stupidité liée pour sa grande partie à l'ignorance. Il ne pointait pas la bêtise en tant qu'état, mais en tant que résultat.

 

Avec son crayon il croquait la posture, l'habit, l'habitat de ses contemporains, toutes classes confondues. Avec sa plume il retranscrivait leurs langages. Un langage qui semblait habiller le sujet parlant plus qu'il ne l'habitait vraiment. Pas une parole libre sans condition, mais une parole close dans et par la condition sociale de celui qui l'émet.

 

 

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Si c'est par hasard que Patrice Brigel fait la découverte de l'œuvre d'Henri Monnier, c'est par sa qualité d'homme de théâtre affirmé et de fin observateur de son temps qu'il va vite déceler la pertinence du propos et éprouver le besoin de s'emparer de cette écriture que non seulement le temps n'a pas altéré, mais bonifié. Ce qui frémissait à l'époque d'Henri Monnier, bouillonne aujourd'hui.

 

Le travail de Patrice Bigel est pour moi une belle leçon de théâtre. Le terme de mise en scène prend ici tout son sens. Si on entend Henri Monier, on entend dans un même temps, par la scénographie résolument contemporaine, la modernité de son écriture. Une mise en scène stroboscopique, des déplacements latéraux de panneaux agissant comme des obturateurs entre chaque scène créent une ambiance qui n'est pas sans nous rappeler les agitations compulsives, les automatismes et autres zappings de nos quotidiens.

 

Les comédiens: Matthieu Beaudin, Mara Bijeljac, Sophie Chauvet, Karl-Ludwig Francisco, tous formés à l'école de théâtre de L'Usine, alternent les scènes et les rôles avec une belle énergie. Sans sombrer dans la caricature, ils restituent avec justesse le contraste entre la vacuité du langage d'un personnage et le sérieux parfois presque solennel de celui-ci à l'exprimer.

 

Au premier étage de ce lieu chaleureux, aménagé avec beaucoup de goût, on peut voir avant ou après le spectacle, une exposition de dessins d'Henri Monnier.

 

Alors, si les sirènes et les projecteurs médiatiques vous déçoivent souvent ou mieux, vous laissent indifférents, allez donc faire un tour du côté de Choisy, car le bon théâtre mérite bien que l'on aille à sa rencontre.

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