Parlez-moi d’amour

Publié le par Monsieur Guy

 

Parlez-moi d’amour, d’après les nouvelles Intimité et Le bout des doigts de Raymond Carver

 

Adaptation et mise en scène Jacques Lassalle

 

Avec: Catherine Rétoré: Elle, Jean-Philippe Puymartin: Lui, Olivier Augrond: l’adjoint du shérif (Le bout des doigts), Julien Bal Frank: l’éleveur (Le bout des doigts)

 

Assistant à la mise en scène: Julien Bal, scénographie: Géraldine Allier, lumière: Franck Thévenon, costumes: Florence Sadaume, son: Daniel Girard

 

Coproduction Théâtre Vidy-Lausanne ; Compagnie pour mémoire

 

Au Théâtre de l'Atalante, jusqu’au 20 décembre

 

Jacques Lassalle adapte deux récits de Raymond Carver pour le théâtre: "Intimité" et "Le bout des doigts". Tous deux extraits d'un recueil de nouvelles: "Les Trois Roses jaunes", titre éponyme de la dernière d'entre elles dans laquelle il rend un bel et vibrant hommage à Tchekhov.

 

Deux nouvelles qui ont en point commun le délitement du couple, consommé mais mal digéré dans "Intimité", naissant et en devenir dans "Le bout des doigts".

 

Mais le propos est ailleurs, il est servi de belle façon par la mise en scène de Jacques Lassalle. On comprend vite combien la déchirure de ces couples s'inscrit dans leur incapacité à établir un dialogue serein et attentif. L'un est aussi étranger à l'autre qu'il l'est à lui-même. Les personnages de Raymond Carver sont des êtres "rangés" dans une catégorie sociale, ils sont imprégnés par les signes et les valeurs de cette catégorie, ici, la classe moyenne. Alors ils perdent vite leurs moyens lorsque les signes et le langage de leur condition s'avèrent impuissants pour exprimer l'intériorité de leurs sentiments. Ils souffrent autant qu'ils font souffrir l'autre dans un ballet où s'entrecroisent le silence et le trop et mal dit. Rejoignant en cela Tchékhov et Hanokh Levin, les personnages de Raymond Carver sont plus agités par leur condition qu'ils n'agissent sur elle.

 

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Raymond Carver avait aussi une profonde admiration pour Kafka. Cela n'a pas du échapper à Jacques Lassalle, car sa mise en scène arrive à faire une jonction entre l'univers de Tchekhov et celui de Kafka afin de mieux servir celui de Carver, du royaume des étrangers à celui de l'étrangeté, en quelque sorte. Etrange le silence de l'homme dans "Intimité", étrange l'incapacité de l'homme à ne pas reconnaître l'écriture de sa femme dans "Le bout des doigts". Etrangeté qui tire vers le burlesque quand le shérif demande au romancier de ne pas faire d'histoires! Romancier qui dira plus loin: "Mon histoire m'a quitté, je vais devoir continuer à vivre sans histoires, l'histoire va devoir se passer de moi, désormais"

 

L'interprétation des comédiens est d'une belle justesse. Catherine Rétoré tour à tour émouvante et pugnace, Jean-Philippe Puymartin émouvant lui aussi jusque dans les silences.

 

La belle harmonie entre la mise en scène, la scénographie, le son et les lumières jointe à l'interprétation font de "Parler moi d'amour" un des plus beaux spectacles de cette fin d'année. Créé au théâtre Vidy-Lausanne et coproduit par lui, gage de qualité, cette création mérite vraiment un bel avenir.

Publié dans Théâtre

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