Haarmann de Marius Von Mayenburg

Publié le par Monsieur Guy

HAARMANN de Marius Von Mayenburg


mise en scène de Françoise Delrue


conseillère artistique: Murielle Colvez


décor: José Froment - lumières: Alexis Duflos


costumes: Dominique Louis - Soharb Kashanian


son: Laurent Doizelet


avec Jérôme Baëlen, Pierre Cartonnet, Jean Pierre Duthoit, Marie Lecomte, Vincent Lefebvre, Isabelle Védie

 

Dans les journaux, à la télévision, la violence est classée dans des rubriques différentes - faits divers, guerres, génocides, terrorisme… - et par là on casse la possibilité du lecteur à faire du lien. La mise en mots ou en scène de l'information des effets côtoie le silence des causes. Le sensationnel occulte le sens. Et au final, les manifestations de la violence deviendront des affaires classées après leurs passages devant les cours d'assises ou les tribunaux internationaux. La sentence de la loi sera toujours insuffisante, son fonctionnement et son éthique ne pouvant aller à l'encontre d'autres lois qui régissent les fondements et la marche de la société.

 

Ce sera aux artisans de la pensée, sociologues, historiens, et artistes…, qu'incombera la restitution du sens.


Pour sa pièce "Haarmann", Marius von Mayenburg s'appuie sur un fait divers qui défraya les chroniques et horrifia l'Allemagne des années 20. Friedrich Haarmann, surnommé le boucher ou le loup garou de Hanovre fut arrêté, jugé et exécuté pour le meurtre de 27 jeunes gens. Et après les avoir tués, il se livrait au commerce de leurs chairs, en ces temps de crise profonde que traversait l'Allemagne.


 

Par son écriture le dramaturge casse et fragmente les espaces et les temps du bon sens et du sens commun abondamment sollicité par les faiseurs de versions et d'histoires officielles.

 

A partir de ces éclats, à l'aune de sa singularité, de son expérience et de son savoir, le spectateur est invité à créer du sens. L'expérience de la souffrance et de l'injustice de chacun est mise à contribution.

 

En refusant une interprétation psychologique et historique, il rend intemporelle et donc actuelle cette manifestation de la violence.

 

Au moment où j'écris ces lignes, j'apprends qu'un jeune allemand, Tim, en tenue de camouflage militaire, vient de tuer 15 de ses compatriotes au pistolet automatique.

 

Il fallait le talent de Françoise Delrue pour restituer les enjeux d'un texte aussi fort. J'ai eu le plaisir de connaître son travail dans sa précédente mise en scène: Les Présidentes de Werner Schwab. J'en étais sorti bouleversé.

 

L'enquête révélera que Friedrich Haarmann était seul dans ses passages à l'acte. Mais aussi qu'il était comme un poisson dans l'eau dans son quartier. Un piranha sûrement, mais qui avait su créer des liens avec la police dont il était un fidèle et efficace indicateur. En ces temps où régnaient le marché noir et la délinquance, le silence était d'or. L'enquête et le procès révèleront les alliances et les complicités, qui sans elles, auraient vite conduit Haarmann à son arrestation.

 

Françoise Delrue et José Froment ont créé dans un même décor - par empilement et juxtaposition d'éléments en bois – les différents espaces intimes ou urbains où évoluent Haarmann et ceux qui l'entourent. Une sorte de ruche où les ouvrières, Haarmann en tête, œuvrent à nourrir la reine : la violence. Quelle belle idée d'avoir conçu la chambre d' Haarmann – là où il tuait ses victimes – par un espace où on ne peut se déplacer qu'en rampant.

 

On ne peut qu'être admiratif devant l'efficacité des comédiens – 6 pour 13 rôles - et de la mise en scène à réussir dans un même temps, à conjuguer fragmentation et fluidité.

 

Implantée et reconnue dans le Nord-Pas-de-Calais, sa région, Françoise Delrue mérite largement de rencontrer d'autres publics.

 


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