Vendredi 14 janvier 2011 5 14 /01 /Jan /2011 20:08

Les Fleurs Gelées

 

D’après La Fête à Solhaug de Henrik Ibsen et La Femme de Sire Bengt de August Strindberg, Adaptation, chansons et textes additionnels et mise en scène: Léonard Matton


 

Dramaturgie: Roch-Antoine Albaladejo, Musique: Jules Matton, Scénographie: Aurélia Michelin d'après des dessins originaux de Luc-François Granier, Lumières: Mohamed Mokaddemini, Création costumes: Agatha Ruiz de la Prada, Chorégraphie: Julien Dusart et Philippe Lamassoure

 

Avec Julie Cavanna, Marjorie de Larquier, Mathias Marty, Léonard Matton, Alexis Michalik ou Benjamin Penamariaet Nicolas Saint-Georges

Au Théâtre 13, 103A, boulevard Auguste-Blanqui - 75013 Paris, jusqu'au 13 février 

 


En 1956, alors âgé de 28 ans Henrik Ibsen écrivit "La fête à Solhaug". Vingt-quatre années plus tard, âgé de 31 ans, August Strinberg en écrira une suite: "La femme de Sire Bengt".

 

Jeune aussi, mais déjà auteur de plusieurs mise en scène, dont un original "Malade imaginaire" au Lucernaire la saison passée, Léonard Matton, a éprouvé le besoin de réunir et d'adapter ces deux textes sous un titre à l'accent oxymorique: "Les Fleurs Gelées", tragi-comédie baroque.

 

Bien que transposées au temps médiévaux, ces deux intrigues préfigurent déjà le regard acéré que les deux auteurs porteront sur leurs contemporains, notamment la bourgeoisie et sa morale. Il nous est permis de croire que cette transposition en d'autres temps est une ruse de jeunesse permettant l'économie d'une confrontation avec les préjugés de leurs ainés. La quête d'absolu de leurs héros se heurte aux lois et coutumes prédominantes.

 

 

Les-fleurs-gelees.jpg

 

 

S'il reste fidèle au sens et enjeux des deux textes qui grâce à lui ne font plus qu'un, Léonard Matton ne se prive pas de se jouer des formes de leur représentation. Un prélude insolite nous invite à un lâcher prise des attendus de la représentation théâtrale qui rodent encore plus ou moins dans la tête de tout spectateur. La belle scénographie d'Aurélia Michelin ne nous donne pas d'indication sur l'espace géographique où se situe l'action. Peut-être tout au plus verrons nous la figure de trolls dans les dessins inquiétants de Luc-François Granier, qui ornent les bannières accrochées aux cintres. Le choix des costumes aux formes et aux couleurs extravagantes d'Agatha Ruiz de la Prada habite et couronne le tout.

 

Tant par la générosité de leur jeu que par la qualité de leur diction, les comédiens se régalent en nous régalant. Marjorie de Larquier est une Margit inquiète et inquiétante qui préfigure les personnages féminins du théâtre d'Ibsen et de Strinberg.

 

 

En accentuant l'anachronisme proposé par les illustres dramaturges qu'étaient Ibsen et Strinberg, Léonard Matton le dépasse pour nous conduire vers une intemporalité qui offre aux spectateurs la possibilité d'une approche contemporaine. Par cet abord baroque et burlesque de la tragédie, la gravité n'est pas édulcorée, ni dénaturée. Le sourire et le rire ouvrent ici, des portes vers l'attention et la compréhension, là où certaines propositions "sérieuses" auraient suscité le désintéressement, voire l'ennui d'une grande partie du public. Voilà pour moi un bel exemple de ce que peut être un théâtre à la foi populaire et exigeant.

Par Monsieur Guy - Publié dans : Théâtre - Communauté : théâtre
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Vendredi 7 janvier 2011 5 07 /01 /Jan /2011 19:56

Sans la gaîté, sans les amours, tristement vous passez vos jours

d’après Henry Monnier

 

Mise en scène de Patrice Bigel


Scénographie et lumière: Jean-Charles Clair

Son: Julie Martin

Avec: Matthieu Beaudin, Mara Bijeljac, Sophie Chauvet, Karl-Ludwig Francisco

Du 6 au 30 janvier 2011. Jeudi, vendredi, samedi à 20h30 et dimanche à 17h. Usine Hollander 1, rue du Docteur Roux 94600 Choisy-le-Roi. Tél : 01 46 82 19 63. Ligne C du RER – Station Choisy-le-Roi

 

Avec "Sans la gaîté, sans les amours, tristement vous passez vos jours", Patrice Bigel et sa compagnie "La Rumeur", nous invitent à un rapprochement, un entrelacement entre les temps et les espaces pour mieux nous faire entendre les concordances, les similitudes d'un lieu et d'une écriture où la marge et les ombres révèlent plus de notre condition que le centre et les lumières. Et si notre contemporain, c'était déjà hier!

 

Le lieu: l'Usine Hollandeur, tannerie créée en 1796, dans la zone industrielle de Choisy-le-Roi, et investie par la compagnie "La Rumeur" en 1995. L'écriture: Henri Monnier (1799-1877), observateur intransigeant de la communauté humaine issue de la société industrielle naissante.

 

Dramaturge, dessinateur, comédien, Henri Monnier n'avait de cesse de retranscrire par la plume ou par le crayon, l'état du monde dans lequel il vivait. De la bourgeoisie aux bas-fonds, rien n'échappait à son regard et à son oreille. Les critiques de l'époque, auxquels se joignirent Baudelaire et plus tard André Gide, lui reprochaient son manque de point de vue, de réflexion. Lui, préférait et se contentait d'avoir la vue sur tout, et par son théâtre et ses dessins, il tendait un miroir où se reflétaient les vicissitudes d'un monde déjà aux ordres de l'argent roi.

 

En exergue à un recueil de petites scènes de théâtre: "Les bas-fonds de la société", Henri Monnier avertissait ses lecteurs: " L'auteur de ce livre tient à expliquer sa pensée : il ne veut pas qu'on se méprenne sur son but. Ce livre n'est pas écrit pour tout le monde il est tiré à un infiniment petit nombre d'exemplaires ; il s'adresse plus spécialement aux esprits hardis et robustes que n'effraye pas la vue de la vérité tout entière, Et qui, de l'examen, de l'analyse de cette vérité, quelle qu'elle soit, sont de force et de courage à tirer un remède. Nous avons dramatisé parfois ce que Parent-Duchatelet a décrit. Notre livre est en quelque sorte un livre de médecine sociale : c'est le spéculum de l'observateur substitué au spéculum du médecin. La plaie est hideuse ; il faut qu'un regard ferme se décide à la sonder. Ce n'est pas sans tristesse que nous nous sommes décidés à faire de notre plume un scalpel, où qu'après avoir ri des petitesses de ce monde nous avons osé descendre jusqu'à ses vices et regarder en face les lèpres secrètes qui le rongent.

Le philosophe nous approuvera, Hypocrite nous lira en cachette; mais le vicieux, nous l'espérons, frémira en se regardant dans le miroir que nous lui offrons."

 

Précurseur de ce que l'on appelle aujourd'hui le théâtre documentaire, Henri Monnier s'occupait plus à montrer qu'à démontrer. Donner à voir la vérité toute entière semblait pour lui plus important que la posture de celui qui détiendrait l'entière vérité. Pour cela, il lui a fallu être doté d'une grande générosité, tant par la prolixité de son travail, que par la confiance qu'il accordait à la capacité d'écoute et de compréhension de son auditoire.

 

André Gide ne voyait dans l'œuvre littéraire d'Henri Meunier qu'un habile reflet de la bêtise humaine, accompagné d'un manque de profondeur.

 

Mais de quelle bêtise traitait Henri Monnier? Certainement pas celle synonyme de la puérilité ou de la stupidité liée pour sa grande partie à l'ignorance. Il ne pointait pas la bêtise en tant qu'état, mais en tant que résultat.

 

Avec son crayon il croquait la posture, l'habit, l'habitat de ses contemporains, toutes classes confondues. Avec sa plume il retranscrivait leurs langages. Un langage qui semblait habiller le sujet parlant plus qu'il ne l'habitait vraiment. Pas une parole libre sans condition, mais une parole close dans et par la condition sociale de celui qui l'émet.

 

 

Sans-la-gaite.jpg

 

 

Si c'est par hasard que Patrice Brigel fait la découverte de l'œuvre d'Henri Monnier, c'est par sa qualité d'homme de théâtre affirmé et de fin observateur de son temps qu'il va vite déceler la pertinence du propos et éprouver le besoin de s'emparer de cette écriture que non seulement le temps n'a pas altéré, mais bonifié. Ce qui frémissait à l'époque d'Henri Monnier, bouillonne aujourd'hui.

 

Le travail de Patrice Bigel est pour moi une belle leçon de théâtre. Le terme de mise en scène prend ici tout son sens. Si on entend Henri Monier, on entend dans un même temps, par la scénographie résolument contemporaine, la modernité de son écriture. Une mise en scène stroboscopique, des déplacements latéraux de panneaux agissant comme des obturateurs entre chaque scène créent une ambiance qui n'est pas sans nous rappeler les agitations compulsives, les automatismes et autres zappings de nos quotidiens.

 

Les comédiens: Matthieu Beaudin, Mara Bijeljac, Sophie Chauvet, Karl-Ludwig Francisco, tous formés à l'école de théâtre de L'Usine, alternent les scènes et les rôles avec une belle énergie. Sans sombrer dans la caricature, ils restituent avec justesse le contraste entre la vacuité du langage d'un personnage et le sérieux parfois presque solennel de celui-ci à l'exprimer.

 

Au premier étage de ce lieu chaleureux, aménagé avec beaucoup de goût, on peut voir avant ou après le spectacle, une exposition de dessins d'Henri Monnier.

 

Alors, si les sirènes et les projecteurs médiatiques vous déçoivent souvent ou mieux, vous laissent indifférents, allez donc faire un tour du côté de Choisy, car le bon théâtre mérite bien que l'on aille à sa rencontre.

Par Monsieur Guy - Publié dans : Théâtre - Communauté : théâtre
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Samedi 11 décembre 2010 6 11 /12 /Déc /2010 20:37

 

Parlez-moi d’amour, d’après les nouvelles Intimité et Le bout des doigts de Raymond Carver

 

Adaptation et mise en scène Jacques Lassalle

 

Avec: Catherine Rétoré: Elle, Jean-Philippe Puymartin: Lui, Olivier Augrond: l’adjoint du shérif (Le bout des doigts), Julien Bal Frank: l’éleveur (Le bout des doigts)

 

Assistant à la mise en scène: Julien Bal, scénographie: Géraldine Allier, lumière: Franck Thévenon, costumes: Florence Sadaume, son: Daniel Girard

 

Coproduction Théâtre Vidy-Lausanne ; Compagnie pour mémoire

 

Au Théâtre de l'Atalante, jusqu’au 20 décembre

 

Jacques Lassalle adapte deux récits de Raymond Carver pour le théâtre: "Intimité" et "Le bout des doigts". Tous deux extraits d'un recueil de nouvelles: "Les Trois Roses jaunes", titre éponyme de la dernière d'entre elles dans laquelle il rend un bel et vibrant hommage à Tchekhov.

 

Deux nouvelles qui ont en point commun le délitement du couple, consommé mais mal digéré dans "Intimité", naissant et en devenir dans "Le bout des doigts".

 

Mais le propos est ailleurs, il est servi de belle façon par la mise en scène de Jacques Lassalle. On comprend vite combien la déchirure de ces couples s'inscrit dans leur incapacité à établir un dialogue serein et attentif. L'un est aussi étranger à l'autre qu'il l'est à lui-même. Les personnages de Raymond Carver sont des êtres "rangés" dans une catégorie sociale, ils sont imprégnés par les signes et les valeurs de cette catégorie, ici, la classe moyenne. Alors ils perdent vite leurs moyens lorsque les signes et le langage de leur condition s'avèrent impuissants pour exprimer l'intériorité de leurs sentiments. Ils souffrent autant qu'ils font souffrir l'autre dans un ballet où s'entrecroisent le silence et le trop et mal dit. Rejoignant en cela Tchékhov et Hanokh Levin, les personnages de Raymond Carver sont plus agités par leur condition qu'ils n'agissent sur elle.

 

Parlez-moi-d-amour.jpg

 

Raymond Carver avait aussi une profonde admiration pour Kafka. Cela n'a pas du échapper à Jacques Lassalle, car sa mise en scène arrive à faire une jonction entre l'univers de Tchekhov et celui de Kafka afin de mieux servir celui de Carver, du royaume des étrangers à celui de l'étrangeté, en quelque sorte. Etrange le silence de l'homme dans "Intimité", étrange l'incapacité de l'homme à ne pas reconnaître l'écriture de sa femme dans "Le bout des doigts". Etrangeté qui tire vers le burlesque quand le shérif demande au romancier de ne pas faire d'histoires! Romancier qui dira plus loin: "Mon histoire m'a quitté, je vais devoir continuer à vivre sans histoires, l'histoire va devoir se passer de moi, désormais"

 

L'interprétation des comédiens est d'une belle justesse. Catherine Rétoré tour à tour émouvante et pugnace, Jean-Philippe Puymartin émouvant lui aussi jusque dans les silences.

 

La belle harmonie entre la mise en scène, la scénographie, le son et les lumières jointe à l'interprétation font de "Parler moi d'amour" un des plus beaux spectacles de cette fin d'année. Créé au théâtre Vidy-Lausanne et coproduit par lui, gage de qualité, cette création mérite vraiment un bel avenir.

Par Monsieur Guy - Publié dans : Théâtre - Communauté : théâtre
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Samedi 4 décembre 2010 6 04 /12 /Déc /2010 20:20

 

Les peintres au charbon de Lee Hall

 

Adaptation et mise en scène : Marion Bierry


Avec : Bernard Ballet, Robert Bouvier, Thomas Cousseau, Carine Martin, Jacques Michel, Odile Roire, Eric Verdin, Arthur Vlad

 

Scénographie et costumes: Gilles Lambert

Lumières: Laurent Junod

 

Son: Cédric Liardet

 

Théâtre Artistic Athévains, 45 bis rue Richard Lenoir, 75011 Paris, Métro Voltaire, jusqu'au 22 décembre

 

Jean Dubuffet disait : «Le vrai art, il est toujours là où on ne l’attend pas(…) Là où personne ne pense à lui ni ne prononce son nom"

 

Pour sa dernière pièce Lee Hall s'est inspiré de l'ouvrage que le critique d'art William Feaver écrivit afin de rendre hommage à l'Ashington Group.

 

Dans les années trente, un groupe de mineurs de la ville d'Ashington en Angleterre décide de s'inscrire à l'Association pour l'Education des Ouvriers. Et c'est ainsi qu'ils se retrouvent non sans hésitation dans un cours dédié à la sensibilisation artistique. Vite lassés par l'enseignement de l'histoire de l'art, trop théorique à leurs goûts, ils éprouvent le besoin de passer à la pratique: peindre. Leurs talents vite révélés les conduiront vers une reconnaissance dans le milieu artistique. Plusieurs expositions leur seront consacrées.

 

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                                                               Photo © David Marchon

 

En s'emparant de ce fait réel, le dramaturge Lee Hall use de tout son talent pour nous faire entendre les préjugés et les contradictions inhérents au monde de l'art. Nous entendons l'écart et les heurts entre une organisation sociale et marchande de la culture, et la singulière accession à la création de l'artiste.

 

Le langage simple des mineurs commentant l'expérience de leurs créations s'oppose et fragilise le discours formaté du savoir du professeur et de la collectionneuse.

 

La mise en scène de Marion Bierry alliée à la scénographie de Gilles Lambert est d'une belle efficacité. L'utilisation de paravents translucides crée judicieusement les temps et les espaces. L'interprétation des comédiens est généreuse et juste. Odile Roire, Bernard Ballet, Robert Bouvier, Thomas Cousseau donnent le meilleur d'eux-mêmes.

Par Monsieur Guy - Publié dans : Théâtre - Communauté : théâtre
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Samedi 27 novembre 2010 6 27 /11 /Nov /2010 20:05

 

L'Eden Cinéma de Marguerite Duras

 

 

Mise en scène de Jeanne Champagne

 

Avec: Sébastien Accart, Fabrice Benard, Agathe Molière, Tania Torrens, Sylvain Thirolle

 

Scénographie: Gérard Didier, Lumières: Franck Thevenon, Son: Bernard Vallery

 

Le théâtre n'est pas un produit manufacturé, un conglomérat de bonnes réponses, souvent dans l'air du temps, d'où l'on sort avec la confortable impression d'avoir compris. Il doit être le lieu du questionnement, du mystère, de la suspension.

 

Un bon spectacle se reconnaît par sa capacité à ne pas se terminer avec sa seule représentation. On sort du théâtre avec deux plaisirs: celui du spectateur ravi par ce moment passé, et celui de la promesse d'autres moments à venir. Ceux de la réflexion. C'est ce sentiment que j'ai éprouvé au sortir de "L'Eden Cinéma" mis en scène par Jeanne Champagne.

 

Connaissant peu l'œuvre de Marguerite Duras, mais ému par ce que je venais de voir, je partis en quête de savoir ce qui pouvait bien m'agiter ainsi.

 

Dans ces moments, plus ou moins longs, qui suivent un spectacle qui m'a bouleversé, me vient à l'esprit un mot ou une image qui, sans savoir trop pourquoi, s'impose à moi. Un mot ou une image qui dans un premier mouvement serait la quintessence de ce que je viens de ressentir le temps du spectacle, et dans un second, le point de départ d'une quête de sens.

 

Ce soir là ce fut l'image d'un marais salant qui s'imposa à moi, plus précisément celle de ces petits bassins rectangulaires où après évaporation, le sel se décante et s'accumule.

 

L'Eden Cinéma est une adaptation pour le théâtre par Marguerite Duras elle-même de son roman "Un barrage contre le Pacifique". Le récit romanesque y est condensé et transformé en un récit épique. Récit où Suzanne la fille, et Joseph son frère, nous content les déboires successifs de la mère depuis sa fuite du nord de la France où elle était institutrice, jusqu'à son arrivée dans le delta du Mékong dans les années trente, séduite par le discours colonialiste de l'époque. Institutrice le jour, pianiste le soir à l'Eden cinéma, elle achètera avec ses économies une concession qui deviendra vite un enfer. Telle la Mère Courage de Brecht elle fait front à l'adversité. Comme elle, prise dans l'action, le sens lui échappe.

 

Pour Suzanne, elle est: "Pleine d'amour. Mère de tous. Mère de tout. Criante, Hurlante, Dure, Terrible, Invivable."

Devenue invivable à force de vouloir vivre, voire survivre. En érigeant des digues contre le Pacifique, afin de préserver les terres cultivables du sel menaçant, elle ne sent pas un autre sel qui s'infiltre en elle, l'envahit jusqu'à en faire un être dur et monolithique. Les effets pervers de la colonisation auront sur elle le même effet que la vue de Sodome en feu sur la femme de Loth transformée en statue de sel.

 

Si dans un premier temps, on peut être déconcerté par un manque de dialogue, de réplique entre les personnages, on comprend vite que le dialogue est ailleurs. Marguerite Duras affectionnait les faits divers. Au-delà du fait par lui-même, elle s'intéressait aux récits et témoignages qu'en faisaient les différents acteurs. Dans "L'Eden Cinéma" le dialogue est entre la réalité et son récit. Les moyens et les formes d'interprétation de la supposée réalité, sont au regard de Marguerite Duras plus révélateur de la condition humaine, que le souci de vérité.

 

Eden-Cinema.JPG

 

La scénographie presque Fellinienne de Gérard Didier, les lumières de Franck Thevenon et le travail sur le son de Bernard Vallery, créent un univers onirique où la mise en scène et la direction d'acteurs de Jeanne Champagne s'épanouissent afin de nous faire entendre tous les enjeux d'une si belle écriture.

 

Agathe Molière dans le rôle de Suzanne, et Sylvain Accart dans celui de Joseph, le frère, sont excellents dans leur façon de nous restituer le drame sur le ton de l'innocence. Tania Torrens incarne le rôle de la mère imperturbable. Fabrice Bénard est un M. Jo "latino", non dépourvu d'humour. Sylvain Thirolle est le Caporal, serviteur fidèle à la Mère, prostré et silencieux, mais tellement présent.

 

J'ai découvert ce beau travail à l'Equinoxe, Scène Nationale de Châteauroux où Jeanne Champagne est artiste associée. Gageons qu'un bel avenir lui est promis. Je ne manquerai pas vous signaler sa reprise en d'autres lieux.

Par Monsieur Guy - Publié dans : Théâtre - Communauté : théâtre
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